Histoire du monument

 

C’est en 1240 que Louis IX (Saint Louis) lance son colossal projet visant à donner à son royaume une ville portuaire qui l’affranchirait, dans ses futures croisades, du bon vouloir des princes étrangers, principalement l’empereur du Saint Empire Romain Germanique, Frédéric II, qui règne alors sur la Provence, et le roi Jacques Ier d’Aragon, dont les possessions s’étendent de Montpellier à la Catalogne.

En quelques années, sont érigés la tour de Constance et un château, à l’ombre desquelscommence à s’assembler une population attirée par les impressionnants privilèges que le roi a accordés pour la fondation de sa cité d’Aigues-Mortes.

Dès 1266, Louis IX décide de parfaire cette entreprise en lançant la construction de remparts tout autour de la ville qui ne devait s’achever qu’une trentaine d’années plus tard, sous le règne de son petit-fils, Philippe le Bel.
 

En dehors du château, détruit lors d’un épisode de la guerre de Cent Ans, et reconstruit au XVIIe siècle seulement, la ville a conservé la totalité de son enceinte de 1643 mètres de périmètre, dotée de trois tours d’angle, de deux tours de flanquement, et ouverte par cinq grandes portes et cinq poternes. Seuls ont disparu de ce monument, dont l’aménagement a suivi le développement de l’armement, les fossés et les hourds qui ont été entretenus jusqu’au XVIIIe siècle.

Port des deux dernières croisades, toutes deux conduites par Louis IX, Aigues-Mortes est également dès le départ un port de commerce : la ville obtient même le monopole pour toutes les entrées et sorties de marchandises du royaume en 1278. Malgré un ensablement inéluctable, dès la fin du XIIIe siècle, le port conservera ce monopole, jusqu’au rattachement de la Provence au royaume de France, en 1481.

En dépit de son lent déclin, la ville a continué à jouir de la munificence royale. En juillet 1538, François Ier choisit la ville de son saint prédécesseur pour accueillir fastueusement l’empereur Charles Quint avec lequel il espère se réconcilier et obtenir de lui le duché de Milan qu’il convoite depuis si longtemps. Les résultats de cette entrevue, qui s’étale sur trois journées, ne seront hélas guère positifs pour le royaume : comme convenu avec l’empereur, François Ier, rentrant à Paris, allume à Lyon les premiers bûchers sur lesquels sont envoyés les Protestants français.
 
Mais ces premières exécutions n’empêcheront pas le développement du protestantisme qui se répand rapidement dans le Midi, et la région d’Aigues-Mortes sera le théâtre de nombreux heurts entre catholiques et huguenots. Dès 1574, la ville d’Aigues-Mortes passe sous domination protestante. En 1576, Henri III signe l’édit de Beaulieu, qui accorde huit places de sûreté aux Réformés, au premier rang desquelles figure Aigues-Mortes. Cette disposition sera confirmée par Henri IV, dans son illustre édit de Nantes, promulgué en 1598.
La ville conservera sa garnison huguenote de 2000 hommes environ, jusqu’en 1622, date à laquelle la ville est assiégée brièvement par Louis XIII et Richelieu : une simple démonstration de force et le gouverneur protestant de la ville, Gaspard III de Coligny, duc de Châtillon, rend la ville à son roi contre un bâton de maréchal de France. Aigues-Mortes va devenir la championne de la Contre Réforme.
 

 

Tout au long du XVIe siècle, les vexations se multiplient contre les huguenots et le coup fatal va leur être porté par Louis XIV, qui, en 1685, prononce la révocation de l’édit de Nantes. Privés de leurs droits, les protestants français doivent abjurer leur foi ou quitter leur pays. S’ils ne se plient pas à la volonté du roi, ils sont pourchassés et incarcérés dans les prisons royales. Et dès 1686, Aigues-Mortes devient l’une de ces places d’enfermement des protestants. La tour de Constance, mais également les tours du Sel, de la Mèche et de Villeneuve et les portes Saint-Antoine et de la Reine sont réaménagées pour accueillir ces hommes et ces femmes qui affluent de toute la région et qui ne font parfois que transiter, avant d’être embarqués sur les navires du roi comme galériens, ou mariés de force et déportés vers les colonies.
 
 
Jusqu’en 1768, Aigues-Mortes verra se succéder dans ses geôles, des centaines de prisonniers pour fait de religion. Parmi eux, quelques figures émergent : le soldat suisse Paul Ragatz qui sème le trouble par les psaumes qu’il chante depuis la salle haute et qui sont repris par les femmes qui résident dans la salle basse, contraignant l’administration à obturer l’oculus qui occupe le centre des salles ; Abraham Mazel, qui parvient en 1705 à s’évader, de façon rocambolesque de la tour de Constance, avec 16 soldats Camisards comme lui ; enfin Marie Durand, incarcérée dans la tour de Constance qui n’abrite plus que des femmes, et qui languira dans sa prison 38 ans, avant d’être libérée par le nouveau gouverneur de la province, Charles-Juste, prince de Beauvau, en 1768.
 
Au XIXe siècle, le passé commercial de la ville n’est alors plus qu’un lointain souvenir, le port malgré d’importants travaux ayant été rabaissé au rang de simple port de cabotage. Cependant deux productions vont s’épanouir au cours du siècle : la crise de phylloxera qui ravage le vignoble français depuis 1870 n’a pas de prise sur les terres sableuses qui entourent la ville, et le « vin des sables » est en grande expansion. Au fil du temps, les marais salants qui n’occupaient au Moyen Age qu’une faible partie des étangs ont fini par occuper la plus grande partie de la rade qui s’étendait au pied de la ville. En 1856, la Compagnie des Salins du Midi regroupe les salines jusque-là éparses et en diverses mains et développe la production du sel.

En 1893, les administrateurs ont pris l’habitude de recruter du personnel étranger pour réaliser les pénibles opérations de levage du sel qui débutent à la mi-août. Les ouvriers italiens moins rémunérés et plus durs à la tâche sont de plus en plus stigmatisés par la population locale qui voit en eux des rivaux: s’ensuit une rixe meurtrière qui coûte la vie à huit ouvriers italiens, les autres ayant réussi à se protéger dans la tour de Constance. L’incident fit grand bruit et rompit momentanément les relations diplomatiques entre la France et l’Italie. 

Le développement du tourisme balnéaire, promu par le Second Empire, donnera à la fin du XIXe siècle, dans un premier temps, puis surtout après la Seconde Guerre mondiale, un profond essor à la ville.